Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

WASHINGTON BLACK

Edugyan, Esi

Gallimard

8,50
par
9 juin 2020

George Washington Black naît esclave à La Barbade en 1818. Baptisé ainsi par son maître de l'époque habitué des facéties patronymiques. Le maître meurt et c'est un neveu cruel qui prend la suite. Le frère de celui-ci, Christopher Wilde dit Titch, scientifique, qui rêve de faire voler un ballon, prend Wash sous son aile pour l'assister dans ce projet. Wash révèle bientôt un talent de dessinateur hors paire que Titch veut mettre à profit. Un jour, Wash est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et Titch et lui s'évadent en ballon. C'est le début d'un incroyable périple.

Quel roman ! Imaginez un mix de Harriet Beecher-Stowe (La case de l'oncle Tom) et de Jules Verne. Presque 500 pages dans sa version poche que j'ai dévorées, tant l’aventure est au coin de toutes les pages. Un moment de repos pour Titch et Wash ? Un événement les fait repartir, plus loin, jusqu'au Pôle Nord. Ces péripéties rythment le roman et lui donnent un attrait évident. Il y a aussi les balbutiements de la science et les découvertes incroyables des héros.

Il y a surtout l'esclavage et les conditions de survie des esclaves qui sont terribles, cruelles : "Nous avons pris Broad Street et en levant les yeux je vis une rangée de cages en bois dur qui luisaient, argentées, au soleil. A l'intérieur, des esclaves, assis, debout, certains pressant leurs visages fatigués contre les barreaux. Le sol à leurs pieds était jonché de vieux habits et de leurs propres déjections, et en passant lentement la puanteur choquante parvenait jusqu'à nous. Monsieur Philip ne posa pas de question sur eux. Mais je savais qu'il s'agissait de fugitifs." (p. 96/97)

Esi Edugyan décrit l'horrible et même plus-qu'horrible, l'inhumaine condition des esclaves, violés, agressés sans cesse, chaque jour, chaque heure, sans droit, à peine celui de vivre à condition de travailler, moins bien traités que les objets par leurs maîtres. Ce qui fait la grande force et la réussite de son roman, ce sont ses personnages, parfois caricaturaux parce que engoncés dans des principes dont ils ne peuvent se défaire : un riche blanc ne peut pas avoir de sympathie pour un esclave noir sous peine de se mettre sa famille à dos et de renoncer à l'argent et tout ce qui va avec ; un noir ne peut accéder à la liberté et s'il entre dans une relation privilégiée avec un blanc n'est plus considéré par les autres esclaves comme des leurs... Chacun d'eux blanc comme noir est à la recherche d'un idéal, d'une identité, de ses origines. C'est, pour Wash, un exceptionnel roman initiatique et pour moi, un roman formidable qui m'a fait revenir des années en arrière lorsque je lisais avidement les romans cités plus haut comme "référence" pour celui-ci.

Publié chez Liana Lévi en 2019, il paraît chez Folio et je ne saurai que vous le conseiller, mais préparez-vous à ne pas pouvoir arrêter de tourner les pages...

Le Grand hôtel Babylon

Arnold Bennett

Les Moutons Électriques

par
9 juin 2020

Le Grand Hôtel Babylon, ouvert par Félix Babylon est à Londres, sur les bords de la Tamise. C'est l'hôtel le plus fameux au monde, toutes les têtes couronnées y descendent ainsi que les riches vacanciers. A la fin du XIX° siècle, Londres est la ville où il faut être. Lorsque Nella Racksole, la fille du richissime homme d'affaires étasunien Theodore Racksole dédaigne le menu raffiné et commande un steak arrosé d'une bière de son pays, Jules, le maître d'hôtel garde son calme mais refuse catégoriquement de servir. Vingt minutes plus tard, au terme d'une discussion avec Félix Babylon, Theodore Racksole est le nouveau propriétaire de l'établissement et exige d'être servi d'un steak. Mais tenir un hôtel de ce standing ne s'improvise pas, surtout lorsque après s'être séparé de Jules, c'est la réceptionniste qui s'en va.

Arnold Bennett (1867-1931) est un écrivain et un journaliste qui considère les feuilletons de l'époque comme faibles ; il en écrit un et le publie en 1902, Le Grand Hôtel Babylon.

Confinement oblige, je l'ai lu en numérique. Pas enthousiasmé au départ, je me suis vite fait prendre par le ton léger et volontiers sarcastique de l'auteur lorsqu'il décrit les riches Américains qui n'ont pas la distinction des Britanniques ni leur éducation et leur élégance, mais l'arrogance de la richesse vite acquise.

Et une fois mordu à l'hameçon, difficile de résister à tourner les pages -virtuellement. A chaque chapitre -et il y en a plus de trente, courts- son lot de rebondissements et de surprises. Ceux qu'on croyait les gentils ne le sont peut-être pas tant que cela et vice-versa, même si rien n'est vraiment sûr. On se promène entre le Grand Hôtel à Londres et une maison surprenante à Ostende, en bateau entre les deux pays ou sur la Tamise. A chaque fois, l'aventure est au rendez-vous. Et pour ne rien gâcher, le langage est d'une grande élégance, un peu comme un Britannique en pleine action qui ne se départit ni de son calme ni de son flegme ; c'est sûrement un cliché, mais c'est l'image de certains vieux films qui me vient pour décrire l'écriture et le ton du roman.

Excellent jusqu'au bout, un livre idéal pour la détente.

Or, encens et poussière

Varesi, Valerio

Agullo

21,50
par
9 juin 2020

Le roman débute par la description de cette nuit incroyable. La scène est forte et l'on y est presque à sentir odeurs et gouttelettes du brouillard. Il est bien difficile d'en sortir pour les flics comme pour nous. Ensuite, Le commissaire Soneri enquête sur ce cadavre ainsi que sur la mort d'un vieil homme dans un car de tourisme en provenance de Roumanie. Il lie ces deux histoires sans que rien ni personne ne puisse permettre de le faire. Mais il fonctionne comme cela Soneri, à l'instinct, au ressenti. Il n'enquête que peu, se contente de recueillir les témoignages de témoins ou de personnes assez éloignées de l'histoire mais qui lui permettent de prendre du recul pour mieux recoller toutes les pièces plus tard. Il collecte aussi les informations plus prosaïques de ses collègues : identités des victimes, empreintes, comptes bancaires... tout ce que fait un flic pour connaître les victimes et leur entourage.

Puis, même s'il est à fond dans cette histoire, peut-être même trop impliqué, comme à chaque fois, Soneri doit faire face à une situation personnelle peu confortable : Angela, sa compagne s'éloigne de lui et se rapproche d'un autre homme, plus jeune, plus séduisant.

Je n'ai pas tout aimé dans ce roman que je trouve parfois répétitif et long, mais Soneri détonne dans le milieu du polar et ça c'est drôlement bien. Valerio Varesi prend son temps et outre la première scène mémorable narrée ci-dessus, il y en a pas mal d'autres qui marquent. Ses personnages sont denses, même les seconds rôles qui jouent parfaitement leur partition à savoir mettre le héros sur la bonne voie et lui permettre de réfléchir et d'avancer sur sa vie personnelle. Le marquis, Sbarazza, qui, ruiné, mange les restes des femmes dans les restaurants est l'un de ceux-là.

J'ai déjà lu et moyennement aimé Le fleuve des brumes du même auteur avec le même commissaire. Or, encens et poussière me fait comprendre que j'ai sans doute raté un truc dans le précédent et pourquoi certains lecteurs sont fans du commissaire Soneri et de ses aventures.

Gazoline Tango
19,00
par
26 mai 2020

Une belle galerie de personnages tous plus barrés ou décalés les uns que les autres : les filles du groupe The naked tits, avec Daisy la chanteuse dont la poitrine souvent découverte -le nom du groupe annonce la couleur- ne laisse pas le jeune Benjamin insensible, Lucienne qui débloque à fond, le père Germain défoncé. Tous ces gens-là cohabitent, se côtoient, même Sofiane le dealer local est plutôt bien accepté. Le roman débute très bien avec la naissance pas banale de Benjamin qui ne veut pas crier et qui ne le fait que parce que la sage-femme "s'était acharnée sur ses fesses" (voir ci-dessous). Le ton est drôle, très moderne, une écriture qui oscille entre le récit raconté par un enfant et celui d'un observateur plus âgé. Mais, je dois avouer qu'après une bonne moitié (le livre fait 268 pages), ça ronronne, tourne en rond et s'allonge sans raison. Il y a bien ici ou là des moments ou des faits qui font que je me raccroche mais pour peu de temps replongeant invariablement dans un certain ennui. Il me faut pas mal de persévérance pour aller au bout et reprendre le fil de la vie de Benjamin, qui sur la dernière partie est de nouveau plus intéressante.

"Il y a des vies ratées d'avance. C'est, sans doute, ce qu'avait pensé Benjamin Granger (s'il avait été en mesure de déjà penser à cet âge), le lundi 11 juillet 1983, jour de sa naissance, au sortir de sa mère, à treize heures quinze précises, lorsqu'il avait été question, toute affaire cessante, de pousser son premier cri pour indiquer à la sage-femme, sous ses claques répétées, qu'il était en vie." (p. 6)

La meurtrière innocente

Charles Richebourg

OXYMORON Éditions

par
26 mai 2020

Séraphin Pervenche. Sous ce joli patronyme se cache un homme bon, qui n'hésite pas à donner quelques pièces aux enfants pauvres qui jouent devant chez lui et à sa concierge pour soigner sa fille. Mais Séraphin est avant tout un usurier impitoyable doublé d'un escroc redoutable. Avec son neveu, ils ont une combine qui marche bien. Lorsque Séraphin est retrouvé mort dans sa chambre dans laquelle personne n'a pu entrer, l'inspecteur Odilon Quentin soupçonne un meurtre. Comment ? Pourquoi ? Qui ?

Charles Richebourg qui a œuvré au début du siècle dernier comme ses collègues dont je parle depuis quelques semaines est un inconnu. Ce qui est sûrement un pseudonyme n'est attribué à aucun auteur du moment. Et pourtant, à l'instar des autres, il a commis pas mal d'opus, dont ceux avec son flic Odilon Quentin.

Ce roman m'a davantage plu que beaucoup d'autres de cette période. D'abord parce qu'il met en scène un personnage atypique. Là où tous les autres sont des élégants, Odilon est très différent. "C'était un gros homme an crâne dégarni, dont l'aspect physique répondait en tous points à l'image d'un marchand de bestiaux endimanché. [...] Les jaloux attribuaient ses succès à la chance, mais lui haussait les épaules, car il savait mieux que personne qu'il les devait à sa manière toute spéciale de mener ses enquêtes, et aussi, il faut l'avouer, à son aire bête. Ses gros yeux somnolents et sans vie paraissaient en effet ne rien voir, et la graisse qui lui empâtait le visage semblait lui dénier toute finesse d'esprit." Avec son air con et sa vue basse -comme disait mon papa-, il mène ses enquêtes habilement et sans esbroufe. Et il est diablement efficace, cernant ses interlocuteurs qui ne s'attendent pas à autant d'intelligence chez un homme de cette apparence. Ah le délit de faciès !

Très bon début d'une série qui promet, plus j'avançais dans ma découverte des romans policiers populaires de l'époque, plus je trouvais que je tournais un peu en rond ; Charles Richebourg et Odilon Quentin, c'est une très heureuse surprise. Publiée chez Oxymoron. Normal et inévitable lorsque le titre est La meurtrière innocente.